
Les terres du « Grand Marais », aux abords du lac de Morat, sont depuis toujours exploitées pour leurs sols fertiles. Ainsi, c'est ce terrain tourbeux et riche qui a valu à la région entière son surnom de « Jardin potager de la Suisse ». C'est également au sein de ce contexte unique qu'est implanté l'établissement pénitencier de Bellechasse, à Sugiez, dont il tire toute sa spécificité et son originalité.
En effet les 360 hectares cultivés par la « colonie pénitentiaire », en administration autonome, font de la prison un modèle de responsabilité, tant collective qu'individuelle.
Vue du ciel, l'immensité de ces cultures maraichères crée un véritable « patchwork » cubiste, à la fois régulier et aléatoire, né des différentes sortes de légumes cultivés. Il est permis de penser, au vu de son oeuvre, que Paul Klee, natif de Münchenbuchsee, à une vingtaine de kilomètres de Sugiez, ait fortement été inspiré par la rigueur poétique de ces motifs striés.
C'est cette trame, l'échelle, le mètre-étalon de la région, qui sert de départ à l'aménagement proposé pour la cour de promenade des EAP. Celle-ci forme un rythme transposé sur l'ensemble de l'espace pour mieux le révéler. Il est composé d'une multitude de « plaques » rectangulaires dérivant, coulissant les uns contre les autres, et créant ainsi des espaces bien déterminés. Essentiellement divisée en deux zones principales, une cour « haute », délimitée par les bâtiments, et une cour dite « basse », plus à l'extérieur. L'aménagement s'articule comme un parcours animé par un jeu de niveaux, de matières et de graphismes pour une appréhension abstraite du lieu.
La cour « basse » étant un espace volontairement exempt d'obstacles, et donc propice à la pratique du sport, des jeux ou à la promenade, c'est dans la cour « haute » que se concentrent, de fait, la majorité des éléments du programme. Ainsi, c'est au coeur de cette dernière qu'est posé le couvert, abritant de nombreuses places assises nées des jeux de niveaux. Léger, sur ses pilotis, il semble flotter au milieu de la cour et apporte un abri convivial à toutes les rencontres et discussions.
Le sol bordant le bâtiment cellulaire-Est est végétalisé sur le modèle des cultures maraichères alentours (auxquelles n'ont pas accès les résidents de l'EAP). Cet espace « vert » forme une parenthèse entre la cour et le bâtiment, préservant ainsi la tranquillité et l'intimité des détenus du niveau 0.
Des graphismes muraux, très précisément et localement disposés contribuent à créer des anamorphoses et semblent anéantir les murs en formant de nouvelles perspectives éphémères selon différents points d'observation.
En se réappropriant les spécificités territoriales locales à travers une interprétation esthétique, l'aménagement donne de la cour de Bellechasse une vision changeante en perpétuel renouvellement. Si les détenus ne peuvent profiter du cadre naturel typique alentour, le projet apporte, le temps d'une promenade, l'illusion de franchir les murs de la prison.